Pendant des mois, des femmes et des hommes se sont groupés, mobilisés pour sauver un monument. Ce monument a été détruit, à l’abri des regards, au lever du jour en commençant par la loggia mauresque qui ornait sa façade. Il était temps : le mouvement qui demandait la protection de la villa prenait trop d’ampleur. En commençant par la loggia les démolisseurs savaient ce qu’ils faisaient. Cette construction, par sa composition cohérente, par le rythme de ses colonnes et de ses arcs, par ses couleurs créait une unité, plaquait un discours, faisait naître une image et c’est sur cette image, reprise par la presse, que s’appuyait le collectif des défenseurs du patrimoine qui en faisait l’image de sa lutte, son symbole, le socle de ses propositions de sauvegarde dépassant largement le cadre de ce simple édicule. Cette destruction sape tout le travail de reconstruction et affiche la violence du pouvoir qui la décrète.
La loggia et la villa sont désormais à terre. Il ne reste, pour nous et ceux qui nous suivront, que quelques photographies qui vont rejoindre dans un carton d’archive la villa mauresque de l’Herbe, le buffet chinois de la gare d’Arcachon, le casino mauresque de son jardin public et les images du musée des frères Bonie dont les collections sont aujourd’hui dispersées. Certes, cela suffit peut-être pour écrire l’histoire mais en conservant ce témoignage on avait une occasion de continuer à faire vivre cette histoire et même de vivre en son sein. Nexity a raté cette chance qui lui était offerte : être à la fois promoteur immobilier et protecteur d’un patrimoine vivant.
La loggia mauresque de la villa pessacaise témoignait en effet du goût de l’Europe pour l’Orient dans la seconde moitié du XIXe siècle. Cette ouverture vers d’autres frontières va au-delà de la politique de colonisation pour caresser le rêve de l’unité d’une culture méditerranéenne réunissant, par une communion de formes, Athènes, Cordoue, Constantinople, Alger, Sienne, Marseille et Le Caire. La loggia de la villa de Pessac se plaçait très modestement dans cet oecuménisme. Installée sur une véranda elle offrait une terrasse protégée qui avançait la vue et l’espace de vie vers un beau parc. Les colonnes où alternaient brique et pierre cadraient des points de vue. Mais la grande originalité de cette architecture était ici dans le dessin des arcs : le traditionnel arc outrepassé qui définit en général le caractère mauresque était remplacé par un couvrement en forme de large accolade se resserrant à sa base et traduisant une inspiration plus rare proche de l’art moghol, ce qui expliquerait l’autre nom, indien celui-ci, de la villa, la villa Bengali.
On pourrait voir dans cette interprétation un élargissement du pillage des formes vers le sous-continent indien en même temps qu’une impossibilité du monde occidental de renouveler en puisant dans son propre fonds des rhétoriques usées. Mais à ce seul titre la villa Bengali était déjà un témoignage précieux. La loggia était donc le miroir de toute une histoire, celle de la circulation des formes qui a toujours enrichi l’histoire de l’art comme celle de l’expression des idéologies qui ont dicté ces transferts. Ces témoignages qui reconstruisent un Orient imaginaire sont de nos jours de plus en plus rares et la modestie de cette installation avec son écran de colonnes polychromes et ses arcs délicats ne pouvait justifier sa destruction : « Une simple cuillère à café ne reflète-elle pas le soleil ?» écrivait en 1948 Siegfried Giedion, le grand historien du Mouvement moderne. Le rêve est brisé mais le refoulé de ce reflet éteint fera un jour son retour !
Marc Saboya
Professeur d’ Histoire de l’art
Université Michel de Montaigne
« Alors que des négociations étaient en cours pour sauver la villa, les pelleteuses ont tout démoli en quelques heures ce vendredi matin à Pessac. Beaucoup de tristesse et de colère pour ceux qui se sont mobilisés pour conserver ce patrimoine. Des utopistes pour le maire de Pessac. »
La villa Bengali (villa mauresque)
Source images : Sud-Ouest, collectif de défense, France 3, unepetition.fr, Pessac avant-après
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Sur le Bassin, deux des constructions emblématiques de style mauresque ont disparu : la Villa Algérienne de l’Herbe, détruite et remplacée en 1966 par un immeuble au charme très discutable – le mot est faible ! – (fort heureusement, la chapelle a été préservée et superbement restaurée), et le casino de la ville d’hiver d’Arcachon, ravagé par un incendie en 1977.
Dans la métropole bordelaise, la Villa Bengali de Pessac, convoitée par un promoteur, est à son tour menacée de disparition. Un collectif de citoyens et associations s’est formé pour tenter de la sauver…
Pétition, appel à mécénat, promesses de dons, recherche d’un « terrain d’entente » avec Nexity pour sauvegarder la villa et son parc, auxquels sont attachés les riverains.
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« Polémique autour de la destruction programmée d’un pan du patrimoine mauresque de la ville de Pessac. Elle va être vendue au promoteur Nexity qui prévoit d’y construire 58 logements privés. Une pétition a été organisée pour préserver cette demeure de style « orientaliste ». »
27 Juin 2017 : Nexity accepte le principe d’échange de parcelles
Page Facebook du Collectif de sauvegarde de la maison mauresque :
Lettre ouverte à l’attention de Monsieur Franck Raynal, maire de Pessac, vice-président de Bordeaux Métropole
Monsieur le Maire,
Le président des Architectes du Patrimoine, représentant pour la Gironde de l’association Sites & Monuments et membre du Collectif de sauvegarde de la maison mauresque de Pessac-Saige et de son parc-jardin, vous a demandé, le 31 mai dernier, d’étudier avec le promoteur Nexity toute alternative au projet immobilier actuel, qui condamnerait la maison mauresque et l’essentiel de son parc-jardin. Un échange de terrain à bâtir y était notamment suggéré…
N’obtenant pas de réponse, le Collectif de sauvegarde de la maison mauresque a pris l’initiative de solliciter directement le promoteur et a été reçu, le 23 juin 2017, par une délégation de Nexity, menée par sa Directrice opérationnelle pour l’Aquitaine. Les échanges ont duré plus d’une heure et, après étude de plusieurs propositions, le principe d’un échange de parcelles a été accepté, sous réserve de validation par toutes les parties concernées.
Nexity s’est ainsi montré ouvert à la concertation. Les élus doivent à présent se prononcer ! La maison mauresque et son parc-jardin, exemple original d’une architecture de villégiature régionale et orientaliste, a déjà été adoptée par un quartier aspirant, comme tous ceux de Bordeaux Métropole, aux beautés de l’art et de la nature.
Certain que vous saurez entendre cet appel, je vous prie d’agréer, Monsieur le Maire, l’expression de ma considération la plus dévouée.
Pour le Collectif, Alexandre Gady, président de Sites & Monuments
Copies à :
Alain Juppé, Président de Bordeaux Métropole
Nina Schoenmüller, Directrice opérationnelle Nexity Aquitaine
Si, comme moi, vous n’avez pas encore eu l’occasion de découvrir la verrière de la gare Bordeaux Saint-Jean, depuis la fin de l’immense chantier de rénovation, je vous invite à y rejoindre trois artistes :
« Parenthèse », ou la rencontre de la danse, de la musique et de la calligraphie, au cœur de la verrière de la gare Bordeaux Saint-Jean. Le temps d’une performance suspendue, Fanny Sage, Gatha et Maaya Wakasugi, trois artistes attachés à Bordeaux, jouent avec la lumière, les rythmes et la transparence, et nous emportent dans leur univers.